Bernard Cazeneuve

Je voudrais, Mesdames, Messieurs, vous dire merci à toutes et à tous de m’offrir l’opportunité de m’exprimer brièvement en clôture de cette séance de travail, d’échanges et de dialogue, qui était consacrée finalement à la synthèse des travaux vous avez conduits depuis des mois, dont vous m’avez souvent parlé et qui sont destinés, ces travaux, à faire en sorte que les principes de respect et d’altérité puissent fonctionner quotidiennement sur internet dans l’espace numérique et c’est un combat qui mérite absolument d’être mené, je voudrai profiter de l’occasion que vous m’offrez de m’exprimer devant vous, pour vous faire part d’une expérience et vous apporter un soutien total, entier et joyeux.

Cette expérience est celle que j’ai vécue lorsque j’étais ministre de l’intérieur et que quotidiennement me remontait des propos qui étaient tenus sur internet sur un certain nombre de sites, de blogs et un certain nombre de réseaux sociaux, au moment nous étions confrontés à cette abomination qui était la crise terroriste et les attentats qui nous ont frappés en 2015 et 2016 .

J’ai découvert à ce moment-là, à travers ces éléments qui me remontaient quotidiennement de la plateforme de la police judiciaire « pharos », mais également de mes services, à quel point la haine dans l’anonymat, c’est-à-dire dans l’impunité, s’était répandue et à quel point notre « vivre ensemble », ce qui nous permet de faire société pouvait en souffrir.

J’ai vu au moment où nous étions confrontés à l’immense chagrin qu’affrontait le peuple français au moment des attentats, des propos antisémites abjects se déployer dans l’anonymat sur internet.

J’ai vu des appels à la haine contre les musulmans, développés par un certain nombre d’acteurs d’extrême droite.

J’ai vu aussi des mises en cause de nos responsables politiques de la part de ces mêmes acteurs qui espéraient que le terrorisme aboutirait à la fracturation de la société française, se répandre avec une facilité que je ne concevais pas et que je n’imaginais pas possible, et à ce moment-là il nous a fallu réagir très vite.

Nous l’avons fait de multiples manières.

D’abord, vous évoquiez tout à l’heure le fait que l’on n’était pas nécessairement en situation d’assumer publiquement des propos qui sont diffusés dans l’anonymat d’internet, je redoute que nous n’ayons dépassé ce stade. Quand je vois la violence d’un certain nombre de propos politiques qui s’échangent entre responsables politiques dans une grande démocratie comme la nôtre, je me pose la question de savoir si la désinhibition sur internet n’a pas conduit finalement une banalisation de la violence politique dans l’espace public, entre ceux qui exercent une responsabilité publique et je m’en inquiète grandement.

Là où je me trouve désormais, en retrait de la vie publique, voyant les choses avec recul, je ne peux pas ne pas m’inquiéter de voir : un abaissement de la parole publique, une forme de confrontation de plus en plus violente dans l’espace public, où la volonté d’atteindre l’autre par la mise en cause personnelle où parfois même par l’insulte, est devenu un exercice absolument banalisé.

Je me souviens, lorsque j’étais au parlement, qu’à l’occasion des questions au gouvernement, qui sont toujours un exercice un peu tumultueux, il est arrivé que je fusse interpellé de façon vive par l’opposition, la meilleure manière de réinstaurer du calme dans le débat était d’afficher un grand calme là où j’avais été mis en cause parfois de façon extrêmement vive.

J’ai constaté que à chaque fois que vous respectez infiniment ceux qui s’adressent à vous surtout lorsqu’il ne pense pas comme vous, vous instaurez une forme de relation à l’autre qui permet à la démocratie de respirer autrement.

Donc, il n’y a pas de vivre ensemble dans la société s’il n’y a pas d’altérité, dans tous les champs de l’espace public y compris dans l’espace politique c’est la raison pour laquelle « Respect Zone » devrait inciter tous ceux qui portent une parole qui peut avoir un impact sur autrui à choisir les mots et à s’interdire par les mots de ne jamais chercher à atteindre l’autre, quoi qu’ils pensent, surtout lorsqu’il ne pense pas comme lui.

L’altérité, c’est la capacité de se mettre à la place d’autrui par un processus de bienveillance et de ce fait d’interdire de tenir à l’encontre d’autrui des propos que l’on n’aimerait pas que l’on tienne à son propre endroit, précisément parce que nous l’on a fait ce travail d’altérité.

Sur internet, l’anonymisation, la possibilité d’intervenir sous pseudonyme, a conduit à une libération de la parole, qui est une libération de la parole malveillantes et de la parole haineuse. J’évoquais l’autre jour ce sujet avec un de mes amis avocat, qui très engagé dans la lutte contre l’antisémitisme toutes les formes de haine et qui est un avocat très engagé dans le combat pour les droits de l’homme et auquel je faisais part de mon inquiétude de voir cette haine monter, il a eu cette formule très juste que je vous répercute : « mais ce n’est pas la haine qui monte, c’est presque pire que la haine, ce qui monte c’est la méchanceté », c’est à dire une manière d’être qui par leur comportement par le verbe par l’attitude ne conçoit la relation à l’autre qu’à travers la volonté de l’atteindre d’abord et donc je suis préoccupé de cela, de l’abaissement auquel cela conduit et je suis aussi préoccupé de l’affaiblissement des institutions et des valeurs républicaines auxquelles ce type de comportements peut conduire.

Donc si j’ai souhaité signer cette charte, c’est parce que je pense qu’il n’y a pas de plus belle notion républicaine, et je terminerai par cela, que la notion de respect.

Le respect de l’autre en raison de ce qu’il est, même s’il est, et surtout s’il est différent de nous, le respect que l’on doit à la pensée, à la parole de l’autre, y compris si elle n’est pas encore une fois la nôtre et y compris si elle doit être combattue parce que cette pensée et cette parole est une agression à tout ce que nous souhaitons voir prévaloir dans la république.

Nous devons condamner avec la plus grande vigueur ce qui est inacceptable, mais nous devons toujours le faire en choisissant les voix du respect, parce que c’est une manière de rehausser la pensée républicaine face à ce qui l’abaisse constamment, nous devons trouver les moyens de la régulation de cet espace de liberté incroyable qu’est internet.

Je me souviens, je l’évoquais souvent avec Philippe, que lorsqu’en 2014, vous avez évoqué ces lois, Monsieur le directeur juridique de TF1, tout à l’heure, nous avons été amenés à prendre des dispositions législatives pour obtenir le retrait des sites et des blogs, des propos qui sur l’espace numérique appelaient et provoquaient au terrorisme, j’ai eu d’énormes débats avec les acteurs du numérique et des débats difficiles, certains d’entre eux considérant et je comprenais leur raisonnement, qu’en procédant par des mesures de police administrative au retrait de ces contenus, nous portions atteinte à la neutralité du net.

Mais lorsque ces débats se sont faits jour, que j’ai interrogé ceux qui privilégiaient la neutralité du net sur la nécessité de lutter contre les propos haineux, lorsque je leur ai demandé s’ils accepteraient que ces propos soient tenus sur la voie publique dans Paris avec des manifestants exhibant des pancartes sur lesquelles se serait trouvé les mots utilisés sur les réseaux sociaux à ce moment-là un grand silence c’est fait ; et donc ce combat pour la lutte contre la haine, contre la xénophobie, contre toutes les formes d’atteinte à autrui sur internet, qui est un débat pour le respect, n’est pas un débat qui va de soi.

C’est précisément, parce que nous avons fait ce travail au parlement à l’occasion de la discussion sur la loi de novembre 2014 qu’il a été possible, après, d’aller dans la « silicon valley », d’engager un dialogue avec les grands opérateurs américains et d’obtenir d’eux que sans aucune modification législative nous puissions signer un accord qui était un accord de bonne conduite, qui était un accord de droit souple, et qui permettait par un effort de conscience partagée d’éviter que ce que nous avions vécu pendant les attentats, c’est-à-dire, une flambée de propos haineux sur internet après que les attentats avaient été commis ne puisse pas se reproduire et que nous puissions identifier les auteurs de ces faits de manière à pouvoir les poursuivre.

Vous êtes dans un combat difficile, vous êtes dans un combat de longue haleine, vous êtes dans un combat pour les droits de l’homme, vous êtes dans un combat pour le respect, vous êtes aussi dans un combat pour les valeurs de la république et dans le contexte particulier où nous nous trouvons où la violence monte et où chacun doit faire acte de responsabilité et tenir un propos qui soit à la hauteur des défis auxquels nous sommes confrontés, je ne peux pas faire autrement que vous apporter un soutien, qui est un soutien sans faille, qui est un soutien enthousiaste et qui est un soutien dans la durée.

Je vous remercie.